Interview Caro Vespera

Tatoueurs et tatoueuses du XXIe siècle : acteurs du Patrimoine Culturel Immatériel ?


Caroline travaille dans le quartier d’Antigone, à Montpellier. Sous l’aiguille de son dermographe, les peaux s’ornent de couleurs et de motifs éternels.

Aussi loin qu’elle se souvienne, Caroline a toujours dessiné. Après son Baccalauréat, souhaitant s’orienter vers une filière artistique, elle étudie d’abord les Arts Plastiques à l’Université. Mais la pratique, insuffisante à son goût, lui manque. Désireuse de revenir à ses premières aspirations, elle passe le concours d’admission à l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg, où elle développe ses talents graphiques. Elle-même tatouée et documentée sur le sujet, elle a acquis la pratique du tatouage en autodidacte, il y a maintenant six ans.

Les séances de tatouage s’effectuent uniquement sur rendez-vous. Toutes les réalisations sont faites sur mesure, à la demande du client. Le motif, fruit d’un échange et représentatif de l’histoire et des valeurs propres à l’individu, est esquissé après plusieurs rencontres, dans un esprit de « co-création ».

Aujourd’hui, la pratique du tatouage est multiple et connaît une réelle expansion : partout à travers le monde, de nombreux autoentrepreneurs ouvrent leur boutique, seuls, associés ou, sur le modèle d’un salon de coiffure, en qualité de gérants recrutant des employés. Mais beaucoup s’improvisent tatoueurs sans réellement savoir dessiner. Leur pratique est « sauvage, illégale et absolument ignorante des conditions de salubrité », confie la tatoueuse occitane.


Depuis 2008, en France, la règlementation impose de suivre préalablement une formation à l’hygiène dispensée par un organisme habilité pour ouvrir un tattoo shop.

Pour Caroline, il est évident que la pratique du tatouage mérite d’être inscrite sur la liste du Patrimoine Culturel Immatériel mondial.
« Encrer sa peau est l’un des arts les plus anciens de l’humanité »
, affirme-t-elle, comme en témoigne la momie de l’Homo sapiens Ötzi découverte dans le glacier de Similaun, dont les tatouages ont été réalisés avec des pigments noirs à base de charbon de bois.

Le tatouage est traditionnel, contemporain et vivant à la fois : si seules les pratiques polynésiennes nous apparaissent comme culturelles, il est pourtant insensé de dénigrer l’histoire du tatouage européen qui, à son heure, a contribué à la cohésion sociale de certains groupes d’individus et a fait naître un sentiment d’appartenance identitaire, au-delà des épreuves endurées. A son tour, l’artiste-tatoueuse interroge :

« Pourquoi ne pas reconnaître cet aspect de la culture populaire européenne qui n’a pas pour socle une géographie déterminée, mais qui est issue d’une manière d’appréhender la vie ou d’une catégorie socio-professionnelle précise, comme les marins du début du XXe siècle ou les prisonniers russes ? Il y a aussi une histoire derrière ces motifs-là. »
Les consciences s’éveilleront-elles enfin, pour sauvegarder cette pratique intemporelle ?

Laurine MOUROT